Découvertes

Aragon, cap sur l’excellence !

Originaires de l’une des plus anciennes régions viticoles d'Espagne, les vins d’Aragon se sont longtemps caractérisés par un haut degré d’alcool et une grande rusticité. Mais le vent tourne, et depuis une dizaine d’années, grâce aux efforts de plusieurs viticulteurs, et souvent de coopératives qui ont su valoriser l’encépagement local, ils sont de plus en plus nombreux à rafler les médailles des concours internationaux et à susciter l’enthousiasme des critiques.

Si la région commence à faire parler d’elle, l’Aragon est encore peu connue du grand public. Située entre la Navarre et la Catalogne, elle n’a pourtant rien à envier à ses prestigieuses voisines. Belle terre de contrastes, elle s’étend, aride et sèche, dans la vallée de l’Ebre, pour arriver verdoyante jusqu’aux pieds des Pyrénées. 

Au niveau climatique, les disparités sont également au rendez-vous. La région, balayée par le vent froid et sec du nord, le cierzo, qui assainit les vignes, se distingue par des différences marquées aussi bien entre les saisons (des hivers très froids et des étés torrides) qu’entre les températures de nuit et de jour.

Ses terroirs les plus prometteurs ont été identifiés et regroupés en quatre appellations Cariñena, Calatayud, Somontano et Campo de Borja, et diverses Indications géographiques. Quelques localités font également partie de l’appellation Cava. Le grenache règne en maître dans ce vignoble d'environ 36 700 hectares, même si d’autres cépages autochtones y sont mis en avant, comme le carignan, le moristel et la parraleta del Somontano. D’autres variétés espagnoles et étrangères, telles le cabernet sauvignon, la syrah, le chardonnay, ou encore le gewurztraminer, sont également présentes. 

Cette richesse ampélographique, accompagnée d’une volonté de modernisation partagée par plusieurs bodegas de la région, expliquent ce saut qualitatif observé ces dernières années. Découvrez quatre acteurs du panorama viticole aragonais qui ont contribué au renouvellement du vignoble et qui l’amènent aujourd’hui au sommet de sa gloire !

 

 

Bodegas Tempore, les pionniers du bio

C’est la quatrième génération d’une famille de vignerons qui dirige la bodega Tempore. Fait peu commun, les Yago Aznar ont, depuis la création du domaine en 2002, misé sur la viticulture écologique. Pionnier dans la région en bio, ce dernier fut d’ailleurs le premier à conquérir les marchés internationaux avec ses grenaches bio nous confie Paula Yago Aznar, propriétaire de l’établissement.

Cet engagement se traduit par un minimum d’intervention dans les vignes, mais aussi dans le chai. C’est pourquoi, le domaine a choisi de ne réaliser que des monocépages afin que les baies, principalement autochtones, expriment pleinement leur potentiel aromatique. “Nos vins illustrent parfaitement notre devise : Respect de la terre et passion du vin explique Paula. “Ils sont la plus belle expression de notre terroir, du soleil et du sol calcaire et minéral qui nous entoure”.

Situé entre les provinces de Saragosse et de Teruel, le Bas Aragon se caractérise par des hivers longs et très froids et des étés torrides où les températures peuvent monter au-delà de 40º. Les pluies sont rares et le vent cierzo y est dominant. Ces conditions climatiques ont un effet déterminant sur les vignes. Dotés d’une couleur intense, les vins de la bodega Tempore, qui s’étend sur 120 hectares, sont en effet très expressifs et dotés d’un caractère minéral prononcé. Mais surtout, ils sont très portés sur le fruit, et cela est vrai aussi bien pour les productions jeunes du domaine que pour les nectars élevés plus longtemps en cave.

Rouges, blancs ou rosés, les vins de Bodegas Tempore ne comptent plus les médailles reçues à divers concours internationaux, notamment avec sa gamme Terrae SO2 Free, réalisée sans sulfite et issue d’une agriculture biodynamique. Et c’est là l’un des derniers projets de la bodega qui “porte le souci permanent d’innovation dans son ADN” nous révèle Paula. Depuis trois ans, le domaine s’est lancé dans la biodynamie et travaille pour l’obtention de la certification DEMETER. En 2023, ils devraient pouvoir présenter leurs premiers vins avec le label. 

“L’excellence est notre objectif et non les grandes productions” nous souffle Paula. La viticulture écologique est, pour eux, une évidence. “Elle est selon nous l’unique façon possible d’envisager notre activité”…

 

Le travail au chai se fait le plus naturellement possible. 

Le travail au chai se fait le plus naturellement possible. 

 

 

Respecter le cycle de la vigne est une priorité de la bodega avec un minimum d'interventions.

Respecter le cycle de la vigne est une priorité de la bodega avec un minimum d'interventions.

 

 

Paula Yago Aznar, qui gère Bodegas Tempore, et son grand-père Antonio, lui aussi autrefois viticulteur.

Paula Yago Aznar, qui gère Bodegas Tempore, et son grand-père Antonio, lui aussi autrefois viticulteur.

 

 

Bodega San Valero, une référence

Située dans le village même de Cariñena, la Bodega San Valero est à l’origine de quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de cette appellation. Fondée en 1944 par 66 viticulteurs, cette coopérative, la plus ancienne de la région, en réunit aujourd’hui 500 qui, avec leurs 4 000 hectares, détiennent un tiers du vignoble de la fameuse DO. Leader en Aragon, la Bodega San Valero est aujourd’hui une “petite grande famille”, comme l’explique Javier Domeque Gimeno, responsable marketing du domaine. 

90% de ses vignes s'étendent autour du village de Cariñena. Les plants de grenache, jeunes ou vieux (certains ont plus de 80 ans !) et ceux de carignan, cépage autochtone qui a d’ailleurs donné son nom à l’appellation, trouvent sur cette terre aride et très rocailleuse un terroir de prédilection. Ces pierres, qui font la particularité de la région et qui donnent au vin sa touche minérale caractéristique, protègent les vignes des maladies, filtrent l’eau de la pluie, mais aussi maintiennent très longtemps l’humidité du sol. 

Si les cépages locaux ont la part belle, d'autres variétés sont également cultivées, comme la syrah, le tempranillo, le merlot, le cabernet sauvignon, le chardonnay ou encore le muscat d’Alexandrie, avec lequel la bodega réalise un vin des plus singuliers, fruité, floral et légèrement épicé. Issu de deux parcelles situées à 900 mètres d’altitude, il est élaboré à partir de raisins vendangés fin novembre, déjà presque transformés en raisins secs. 

Vin de glace, grenaches vieilles vignes, rosés décomplexés, blancs d’une grande fraîcheur, effervescents…La bodega se distingue par la grande diversité de ses vins. Comment ne pas parler, par exemple, de son blanc de noirs, un cava 100% grenache, unique en son genre ? D’une grande élégance, il offre des arômes de fruits rouges typiques de son cépage.

Un autre trait caractéristique de la bodega est clairement son engagement écologique. Avec ses 310 hectares en bio, elle est le premier vignoble biologique d’Aragon et le second au niveau national nous confie fièrement Javier Domeque Gimeno. Ses efforts pour une production verte ne se situent pas seulement dans les vignes, mais aussi dans le chai et les diverses installations du domaine. La terre est un patrimoine à préserver. Les viticulteurs de San Valero savent ce qu’ils doivent à leurs aïeux et à ceux qui viendront. D’ailleurs, la bodega réunit aujourd’hui trois générations d’œnologues. Elle est le passé, le présent et l’avenir.

 

L’œnologue Javier Domeque Sanz

L’œnologue Javier Domeque Sanz.

 

 

La coopérative San Valero, c’est la fusion des coutumes ancestrales aux innovations du secteur viticole.

La coopérative San Valero, c’est la fusion des coutumes ancestrales aux innovations du secteur viticole.

 

 

Une serpette ancienne de vendange aujourd’hui encore utilisée par les viticulteurs du domaine.

Une serpette ancienne de vendange aujourd’hui encore utilisée par les viticulteurs du domaine.

 

 

Vendanges manuelles

Les vendanges manuelles sont privilégiées par la coopérative qui élabore 100 % de sa production dans sa propriété.

 

 

Favoriser la biodiversité dans les vignes est une priorité de la bodega.

Favoriser la biodiversité dans les vignes est une priorité de la bodega.

 

 

Bodegas Covinca, le lien à la terre

Autre coopérative de poids de la DO Cariñena, la Bodegas Covinca s’étend quant à elle sur 1200 hectares de vignes autour du village de Longares. “La tradition viticole de cette région date du IIIe siècle avant Jésus-Christ” nous informe Jorge Fuster, Directeur National des ventes du domaine, “puisque la population celtibère faisait déjà du vin, avant même l’arrivée des Romains”. Appréciés par la royauté, et ce dès le XVe siècle, les vins de Cariñena connurent ensuite un développement important, lorsque le phylloxéra ravagea les vignobles du pays voisin et épargna ceux d’Aragon. 

De cette terre d’histoire est née, en 1945, la Bodegas Covinca, une coopérative bien décidée à mettre en avant ce patrimoine commun. Entièrement modernisée et équipée du matériel le plus performant, elle poursuit aujourd’hui cette tradition, à la fois viticole, culturelle et sociale. “Presque tout le village de Longares est impliqué dans le projet” nous indique Jorge. 

Cette idée d’héritage, revendiquée par la bodega, se traduit bien sûr par des mesures prises pour préserver le vignoble et éviter au maximum les traitements chimiques. Marta Giménez, l’œnologue de la maison, nous explique comment ils font notamment usage des phéromones pour se passer des insecticides. L’innovation est au service d’une agriculture durable.

D’un profil classique ou au contraire plus moderne, les vins de Bodegas Covinca se déclinent de plusieurs façons. Rouges, blancs ou rosés, ils sont élaborés à partir de cépages autochtones, comme le grenache, la mazuela ou le carignan, mais aussi de variétés étrangères. Issus de vignes à faible rendement, ils sont un concentré de cette terre semi-aride qui les a vus naître et qui dévoile ainsi sa richesse et sa générosité. Ce n’est pas pour rien que les vins de Cariñena sont aujourd’hui connus sous le nom de “Vins de pierres”...

 

Gabi Ruiz, Export Manager de Bodegas Covinca, décédé prématurément au mois de mai dernier.

Gabi Ruiz, Export Manager de Bodegas Covinca, décédé prématurément au mois de mai dernier. Il était pour toute la bodega une grande source d’inspiration.

 

 

Bodega Pirineos, domaine historique du Somontano

Terre de transition entre les terroirs arides du Sud et les Pyrénées, la DO Somontano occupe une place de choix dans le monde viticole aragonais, bien qu’elle ne s’étende que sur 4 000 hectares. D’ailleurs, les vins de la région, issus de vignes au rendement limité, sont les premiers, dans les années 1990, à avoir attiré l’attention des consommateurs, nous informe Corinne Ortas Garcés, Export Manager du domaine. "Plus tard, les bodegas des autres zones viticoles aragonaises ont suivi la même voie et mis en valeur le grenache avec lequel elles ont atteint des hauts niveaux de qualité”.

La Bodega Pirineos, dont l’histoire remonte à 1964, a grandement participé à cette reconnaissance, puisqu’elle est à l’origine de la DO fondée en 1984. La coopérative, avec ses 700 hectares de vignes, regroupe aujourd’hui 150 familles de viticulteurs qui réalisent environ 25 % de la production de Somontano. Son vignoble se divise en quatre zones clairement délimitées qui donnent naissance à une gamme variée de vins. “Grâce au microclimat, à la diversité des sols, à l'emplacement et à l'altitude, nous élaborons chacun d’entre eux dans l’idée de mettre en avant le caractère unique du Somontano” nous confie Corinne.

C’est pourquoi d’ailleurs, il n’est pas question, pour la coopérative, de cantonner la culture des cépages étrangers à une simple imitation. Il s’agit de mettre en avant “la particularité du Somontano, cette fraîcheur qui transcende le profil de chaque variété”. Cette recherche de la différenciation a amené la bodega à combiner ces cépages avec des variétés autochtones, comme le moristel et la parraleta, qu’elle a, depuis ses débuts, tenté de valoriser, grâce à de nombreux projets d’investigation et de vinification. La preuve avec son premier vin, le Señorío de Lazan, élaboré, entre autres, avec du moristel. Aujourd’hui, les monocépages de la bodega, comme ses coupages, ont séduit plus d’un critique. Son rouge Marboré Cuvée a obtenu une double médaille d’or par Gilbert & Gaillard en 2022.

Dotée d’une équipe expérimentée et de moyens techniques avancés, la bodega s’est toujours distinguée pour son goût de la recherche et de l’innovation, et ses projets se déclinent souvent au pluriel. Dernièrement, le domaine s’est lancé dans la production de vins singuliers, les “orange wines”, des vins blancs vinifiés comme du vin rouge avec macération. “Très aromatiques, ils évoquent les macabeus qui s’élaboraient traditionnellement dans la région et qui avaient une belle capacité de garde”, nous explique Silvia Arruego, directrice de la bodega.

Ces nouvelles initiatives ont valu au domaine de nombreuses récompenses. La dernière en date est un label décerné par le gouvernement d’Aragon aux entreprises engagées pour plus de transparence, de durabilité et de respect de l’environnement. Première bodega de l’appellation à élaborer des vins écologiques, la maison s’est, en effet, toujours impliquée dans de nombreux projets qui favorisent une viticulture verte. Pour 2022, le domaine prévoit l’installation de 270 panneaux solaires qui fourniront 20 % de l’énergie consommée. Toujours en mouvement, la Bodega Pirineos est à l’image de son symbole, le cheval libre des montagnes pyrénéennes.

 

La directrice générale du domaine, Silvia Arruego

La directrice générale du domaine, Silvia Arruego.

 

 

La recherche de la qualité et le goût de l’innovation sont les fers de lance de la bodega.

La recherche de la qualité et le goût de l’innovation sont les fers de lance de la bodega.

 

 

L’œnologue Jesús Astrain de la Bodega Pirineos.

L’œnologue Jesús Astrain de la Bodega Pirineos.

 

 

La Bodega Pirineos combine installations traditionnelles et établissements modernes.

La Bodega Pirineos combine installations traditionnelles et établissements modernes.