Découvertes

AOC Médoc : la révolution d’une appellation discrète mais innovante

Riche d’une longue tradition viticole, le Médoc jouit d’une réputation internationale. Au sein de ce vignoble qui abrite certaines des appellations les plus prestigieuses de Bordeaux, l’appellation Médoc est la plus vaste et la plus discrète à la fois. Pourtant, les vignerons qui en cultivent les terroirs offrent une interprétation unique de ses cépages et dévoilent des vins plein de charme qui méritent d’être connus.

A juste titre, le Médoc évoque les grands noms de la viticulture bordelaise. Mais si l'on regarde de plus près, on y découvre des nuances, des spécificités et des richesses insoupçonnées. Soulignons que son territoire est vaste. Balayant une superficie de plus de 16 000 hectares, le Médoc s’étend de la Jalle de Blanquefort – aux portes de Bordeaux – au rivage atlantique, à la pointe de Grave.

Dans cette immensité, le vignoble médocain abrite aussi bien des propriétés prestigieuses, qui ont largement contribué à sa renommée mondiale, que des petits producteurs, gardiens d’un héritage viticole séculaire. L’appellation Médoc en est le parfait exemple. Pour cause, elle abrite pléthore de petites propriétés viticoles qui se rassemblent pour former une identité unifiée, mais étonnamment diversifiée. Il faut dire que si l’on s’en tient aux textes qui en délimitent l’aire géographique, l’ensemble du vignoble médocain peut prétendre à l’AOC Médoc.

Dans les faits, cependant, force est de constater que l’immense majorité des vins estampillés Médoc sont produits dans le nord de la presqu’île, le sud étant occupé par l’AOC Haut-Médoc qui ceinture les six appellations communales (Margaux, Pauillac, Saint-Julien, Saint-Estèphe, Moulis-en-Médoc et Listrac-Médoc).

Originalité de cette zone spécifique, l’extension de la vigne y est plus récente que dans le reste de la péninsule. Pour cause, elle est le fruit d'une transformation audacieuse des marais par les Hollandais, qui, au XVIIème siècle, ont décidé d’assécher ces derniers à la faveur de la culture du raisin.

Ainsi l’appellation Médoc se distingue aujourd’hui par la formidable concentration de domaines de taille modeste, lesquels produisent des vins rouges plein de charme, non seulement séduisants par leur profil gustatif mais également par leur excellent rapport qualité-prix.

Mais, dans un contexte économique difficile, comment s’en sort cette appellation, qui, parfois dans l’ombre de ses illustres voisines, a pourtant tout pour séduire les consommateurs ? Pour le savoir, nous avons donné la parole à quelques producteurs majeurs de l’appellation.

 

Vignoble appartenant à l'un des vignerons coopérateurs d'Uni Médoc.

 

Les Vignerons d’Uni-Médoc : l’union fait la force

Née de la fusion de la cave de Bégadan, d'Ordonnac, de Prignac et de Queyrac, l’union de caves coopératives Uni-Médoc se dresse aujourd'hui comme un pilier central de l'appellation Médoc. Martin Cougnaud, responsable marketing, évoque avec fierté cette union de 140 familles de vignerons et vigneronnes : « Avec 1000 hectares de vignes, notre coopérative représente 19% de l'AOC Médoc, ce qui fait de nous le 1er producteur de l’appellation ».

Sur leur site de Gaillan, où se concentrent leurs bureaux, leur chai et leur boutique, toute l’équipe travaille d’arrache-pied pour sublimer et promouvoir le travail de ses vignerons coopérateurs.

 

Le chai à barriques d'Uni-Médoc est le plus grand de la péninsule médocaine.

 

C’est en effet ici, dans l’intimité du plus grand chai à barriques du Médoc, que sont élevés des vins aux profils très différents, « dans une volonté de proposer une très large gamme répondant à tous les styles de vins rouges ».

Mais derrière la fierté se cache une inquiétude. Alexis Danglade, responsable commercial France d’Uni-Médoc, témoigne des défis rencontrés par l'appellation : « La réputation des vins de Bordeaux a souffert et nous pâtissons de cette mauvaise image. Même nos crus bourgeois, malgré leur qualité, peinent à trouver leur place chez les cavistes. » Pour autant, Les Vignerons d’Uni-Médoc ne se découragent pas et redoublent d'efforts pour « remettre l’église au centre du village et tout faire pour être les rois sur notre appellation en étant présents sur toute la côte médocaine », rassure ce dernier.

Convaincus de la nécessité de proposer des vins faciles à boire, Les Vignerons d’Uni-Médoc ont lancé en 2020 Simply Médoc, une marque composée de deux vins rouges qui gardent la typicité des vins du Médoc tout en étant plus accessibles. Axées sur le fruit, les cuvées arborent également des étiquettes originales et épurées, leur permettant de se démarquer sur le marché.

Pour l’heure, tous ces leviers permettent à la cave de trouver un bon écho sur l’ultra-local et d’afficher une timide mais encourageante hausse des ventes.

Dans le même temps, déjà pionniers en matière de viticulture durable dont les premières démarches ont été lancées dès 1993, Martin Cougnaud est fier de pouvoir affirmer que « 97% du vignoble cultivé par Les Vignerons d’Uni-Médoc est certifié HVE 3 », ajoutant que « la localisation des vignes, situées entre l'estuaire et l'océan, leur offre un microclimat plus clément qui les préservent des excès thermiques. »

 

Famille de vignerons coopérateurs d'Uni Médoc.

 

Entre fierté, adaptation et engagement environnemental, Uni-Médoc démontre que, malgré les vents contraires, l'union et la persévérance demeurent des valeurs sûres dans l'univers viticole.

 

Vignoble dont la production est commercialisée par la maison Producta Vignobles.

 

Producta Vignobles : la diversité à l’honneur

Créé en 1949, Producta Vignobles est aujourd'hui un acteur incontournable sur le marché des vins de Bordeaux. Bénéficiant d'une solide renommée dans la région, cette structure à actionnariat coopératif est devenue un partenaire de choix pour la filière vin dont elle est un opérateur majeur.

Avec une expertise s'étendant des achats à la logistique en passant par le marketing, la maison est solidement ancrée dans les territoires viticoles de Bordeaux. Mais ce qui la distingue, c'est sa mission. Comme l'exprime Stéphanie Monteau, responsable marketing et communication, « Producta Vignoble est le trait d’union entre le vigneron et le consommateur ».

 

Camille Dujardin, directeur général de Producta Vignobles.

 

Sous la direction éclairée de Camille Dujardin, son directeur général depuis 2020, Producta Vignobles continue d’allier tradition et modernité. La politique RSE mise en œuvre est loin d'être un simple argument de vente : « Elle est inscrite dans l'ADN de la maison et des 18 caves coopératives qu'elle regroupe, s'étendant du Médoc à Monbazillac ».

En parlant du Médoc, voilà l’illustration parfaite de la stratégie de diversification engagée par la maison. Stéphanie Monteau confie : « Parmi toutes les appellations de la région, l'AOC Médoc est considérée par les consommateurs comme une appellation phare et reconnue ». Pour preuve, « malgré une baisse générale de la consommation de vins rouges, l’appellation conserve son attrait », rajoute cette dernière.

Et Producta Vignobles ne s'est pas contentée de suivre la tendance, elle l'a façonnée. Avec le lancement de la cuvée CodeM – produite par l’une de ses précieuses caves actionnaires d’Uni-Médoc – la maison propose « un vin fruité, sans bois, destiné à ceux qui recherchent des vins accessibles ».

 

La cuvée Merrain Rouge est élevée dans le chai à barriques des Vignerons d’Uni-Médoc.

 

En parallèle, « la référence Merrain Rouge (également produite par les Vignerons d'Uni-Médoc ndlr) incarne la force et l’authenticité de l'AOC Médoc, avec un élevage en bois qui lui confère la structure puissante propre aux médocs traditionnels.

Ces deux cuvées, si différentes, illustrent la capacité de Producta Vignobles à s'adapter. Aussi, comme le précise cette fois-ci Camille Dujardin : « Le savoir-faire des vignerons et des équipes techniques couplé à la diversité des terroirs et des cépages à disposition nous permet de présenter des marques modernes et décalées tout en assurant une qualité irréprochable de nos vins ».

Ainsi Producta Vignobles démontre qu'avec passion, expertise et écoute, il est possible de répondre aux goûts changeants des consommateurs tout en honorant une riche tradition viticole.

 

Château Carménère : l’originalité au service du Médoc

Dans son exploitation située sur les terroirs de Queyrac, Richard Barraud, propriétaire du Château Carménère, trace un sillon d'innovation et d'audace. Après avoir multiplié les expériences dans différents domaines viticoles, un défi personnel l'a conduit en 2005 à acquérir sa propre petite exploitation. Animé par le désir de produire des vins rouges médocains, il reconnaît avoir rapidement pris conscience des défis que représentait la concurrence avec les Grands Crus du Médoc. « Au départ, je n'avais que 2 hectares de cépages typiquement médocains. On est vraiment partis d'une page blanche », se souvient-t-il.

 

Richard Barraud, propriétaire du Château Carménère.

 

Mais ce qui distingue vraiment le Château Carménère, c'est sa quête d'originalité et de créativité qui en constitue l’ADN. Aussi, Richard a-t-il embrassé le défi de réintégrer le cépage carménère, jadis courant dans la région mais tombé en désuétude en raison de son risque élevé de coulure. D’ailleurs, il le reconnaît : « C'est un cépage fragile qui nous a causé beaucoup de difficultés : 98% des fleurs coulaient et nous avions un rendement extrêmement faible ». Malgré ces entraves, l’homme est resté déterminé, charmé par les nuances atypiques du carménère et par sa capacité à produire des vins légers et structurés à la fois.

La résilience a porté ses fruits, donnant naissance à une gamme de vins qui bouscule les traditions médocaines. En 2018, le vigneron a même lancé une cuvée 100% carménère intitulée Audace et, chaque année, il ne cesse d’augmenter la proportion de ce cépage dans ses vins d’assemblage. Ce choix lui permet au passage de diminuer la proportion de merlot, qu’il juge moins résistant aux excès de chaleur.

 

Le Château Carménère accueille ses clients particuliers au domaine.

 

Richard admet que le défi réside désormais dans la présentation de cette variété à une clientèle plus habituée à ses homologues chiliens et argentins. Malgré cela, la singularité indéniable de ses vins trouve un écho favorable auprès de sa clientèle particulière mais également à l’étranger, où ses cuvées ont conquis les consommateurs suisses, allemands mais également norvégiens.

Finalement, s'il pointe du doigt l'incapacité de Bordeaux à valoriser pleinement ses vins et ses appellations, le vigneron garde la foi dans sa stratégie de différenciation : « Le fait de travailler en direct avec les clients nous permet d’échanger avec eux et de savoir si nos vins plaisent. Ce contact renforce notre confiance en notre volonté de miser sur l'originalité de ce cépage qui, de surcroît, apparaît comme un cépage d’avenir face au réchauffement climatique », conclut-il avec optimisme.

 

Jean Guyon, propriétaire des Domaines Rollan de By.

 

Domaines Rollan de By : donner le sourire aux bouteilles

Passé par des métiers divers et variés, Jean Guyon n'est pas un vigneron typique. « J'ai toujours été passionné par le vin, une passion transmise par mon père », avoue-t-il. Un attrait pour le nectar bachique qui l'a conduit à se lancer un défi audacieux : posséder son propre vignoble dans le Médoc. « J'ai commencé avec 2 hectares dans les années 90 et un seul objectif : faire un grand vin », raconte-t-il. Mais le véritable défi n'était pas tant sa production que sa notoriété. « Le terroir est crucial, tout comme la qualité du vin, mais faire connaître, c’est le plus difficile ».

Ainsi, le propriétaire a rapidement compris qu'il devait agrandir son territoire pour se faire un nom et a progressivement acquis plusieurs propriétés, portant la surface totale des Domaines Rollan de By à 185 hectares.

 

Chateau Haut Condissas, fleuron des Domaines Rollan de By.

 

Parmi la gamme de vins en AOC Médoc qui naissent de ces terroirs, il évoque avec fierté le vin du Château Condissas, qui s’est fait connaître en surpassant un cru classé lors d'une dégustation officielle.

Nourri de ses propres réussites, l’homme fait un constat peu élogieux au sujet du Médoc, une région qu'il qualifie d'« auberge espagnole, où le meilleur côtoie le pire ». « C'est une région exceptionnelle qui a négligé son propre développement. » Pour lui, la clé de la réussite réside(ra) dans sa capacité à se distinguer.

En dépit de la renommée grandissante des Domaines Rollan de By, il constate que les difficultés économiques mettent la pression et que la commercialisation reste un challenge colossal. Le paradoxe est d'autant plus frappant que l’appellation Médoc, malgré son immensité, peine à se faire entendre. Jean Guyon souligne le contraste saisissant entre l'image jeune et décontractée de la Bourgogne et l’image guindée de Bordeaux, insistant sur la nécessité d’opérer une refonte de cette image en « donnant le sourire à nos bouteilles ».

 

 Le chai des Domaines Rollan de By porte l'empreinte de la passion de Jean Guyon pour l'art.

 

Conservant malgré tout son optimiste, l’homme reste fidèle à sa philosophie initiale : « Faire du bon vin pour toutes les tables. » Aujourd'hui, ses vins se vendent aussi bien en France qu’à l’étranger et notamment aux Etats-Unis, où la cuvée Château Greysac est le vin français le plus vendu. Par ailleurs conscient des défis climatiques et de la nécessité de limiter l’augmentation des degrés d’alcool, le vigneron a adapté ses pratiques viticoles et envisage même de désalcooliser partiellement ses vins pour répondre aux nouveaux goûts des consommateurs. Une démarche innovante, à l'image du parcours singulier de Jean Guyon.

 

La bâtisse du Château Vieux Robin.

 

Château Vieux Robin : l’élégance au service du Médoc

A Bégadan, tout près de l’estuaire de la Gironde, le Château Vieux Robin est le témoin de cinq générations d’une famille de vignerons passionnés. Particularité de son vignoble d’une vingtaine d’hectares :  « Il est constitué de sols argilo-calcaires, argilo-graveleux et argilo-siliceux », explique Maryse Roba, son heureuse propriétaire.

 

Le vignoble du Château Vieux Robin.

 

« Depuis plus de vingt ans, nous pratiquons une agriculture raisonnée. Notre volonté de préserver l'environnement est manifeste dans la biodiversité que l’on peut observer dans nos vignes », confie cette dernière.

Si l’engagement environnemental du domaine ne fait que renforcer la valeur de son patrimoine, ce n’est pas dans ce seul vignoble que les vins produits par la famille Roba se distinguent. En 2011, Maryse a également repris le Domaine des Anguilleys, appartenant autrefois à ses parents. Doté d’un terroir radicalement différent, elle explique qu’il donne des médocs plus accessibles, avec des tanins plus soyeux, élargissant ainsi la palette des saveurs proposées et pouvant donc répondre à une clientèle plus large.

 

Maryse Roba, propriétaire du Château Vieux Robin, fait déguster ses vins aux particuliers.

 

Forte de cette capacité à proposer des vins avec des styles différents, la propriétaire souligne toutefois un défi auquel est confrontée l'appellation Médoc : « Il est primordial de reconquérir une clientèle locale. Certains consommateurs considèrent les vins du Médoc comme ayant des tanins trop rudes. D'où notre travail attentif et minutieux dans les vignes, et notamment avant les vendanges, où nous goûtons les baies jusqu’à ce que les pépins aient un goût de noisette et que la peau soit bien souple. Cela permet d'avoir un jus très élégant et d'éviter les tanins astringents. »

 

Le chai du Château Vieux Robin.

 

Aussi, dans une constante recherche de qualité et d’élégance, le domaine privilégie-t-il des extractions très douces et des élevages dans des barriques de chauffe courte, afin de laisser le fruit s’exprimer.

Aujourd'hui, bien que la majorité de la production des domaines parte à l'export (70%), l'ambition de Maryse Roba est claire : « Il faut faire redécouvrir cette magnifique presqu’île qu’est le Médoc. » Consciente que l’appellation a une carte à jouer grâce à son attractivité touristique, elle conclue avec optimisme : « L’avenir semble radieux pour le Médoc. »

 

Un besoin d’image criant

Dans le vaste panorama viticole du Médoc, la tradition et le prestige sont souvent présentés comme les piliers des récits que nous connaissons. Pourtant, les témoignages des producteurs et caves coopératives de l’appellation éponyme révèlent une facette différente et moderne de cette région historique. Dans une AOC qui peine tant à sortir de l’ombre de ses prestigieuses voisines qu’à donner de la notoriété aux vins qu’elle produit, ces derniers témoignent du pouvoir de l'innovation, de la résilience et de la différenciation. Bien que chacun adopte sa propre stratégie, tous illustrent l'importance d'embrasser le changement et de se réinventer. Que ce soit par la réintroduction audacieuse d'un cépage ancien ou par la création d’une marque pour se faire un nom et conquérir les nouveaux consommateurs, ils rappellent que la passion, la détermination et l’adaptation sont des ingrédients essentiels pour se démarquer. En définitive, leurs récits mettent en lumière le potentiel d'innovation qui existe même dans les régions les plus traditionnelles, soulignant que l'avenir du Médoc, tout comme son passé, sera écrit par des pionniers audacieux.