Appellation

Bourgogne : le formidable vivier de l'appellation régionale

Derrière les noms mythiques qui font la légende mondiale de la Bourgogne viticole se cache une réalité souvent méconnue : sur 84 AOC, l'appellation régionale représente environ 50 % des surfaces en production et 53 % des volumes. C'est dire si l'appellation "Bourgogne" (et ses déclinaisons) constitue le principal vivier de vins accessibles de la région.

La Bourgogne viticole balaye plus de 28 000 hectares

 

Protégée depuis 1937, l'AOC Bourgogne s'étend théoriquement sur l'ensemble du territoire viticole bourguignon. Dans les faits, ces vins proviennent de parcelles qui, pour diverses raisons, ne peuvent prétendre aux appellations villages ou premiers crus. Rendements autorisés plus élevés, sols légèrement différents, parcelles de bas de coteau... Les critères de délimitation créent une situation paradoxale : dans le Chablisien ou en Côte Chalonnaise, certaines parcelles classées en Bourgogne jouxtent des Chablis ou des appellations villages. Dans le verre, la différence devient ténue.

 

Pour les vignerons, l'équation se complique. D'un côté, ces vins doivent rester abordables. De l'autre, ils sont souvent le premier contact entre un amateur et les vins de Bourgogne. Pas question de décevoir. D'autant que le contexte actuel ne facilite rien : après les récoltes généreuses de 2022 et 2023, le millésime 2024 a été parmi les plus faibles de ces quinze dernières années, avec un effet immédiat sur les transactions de vrac (−36,6 % sur 2024). Des stocks plus confortables à l'été 2025 ont partiellement amorti la chute, mais le potentiel du millésime suivant reste en deçà des attentes.

 

Malgré tout, le marché reste porteur. À l'export comme en France, les vins produits en AOC Bourgogne – particulièrement les blancs et les crémants – affichent de belles progressions, comme le montre notre dossier sur l'essor des Crémants de Bourgogne. Cette dynamique commerciale soulève une question essentielle : dans un territoire aussi hiérarchisé, comment ces vins parviennent-ils à exister face aux prestigieux villages et grands crus ? Enquête auprès de cinq domaines qui relèvent le défi au quotidien.

 

Nathalie Bernard et Sébastien Fossier, nouvelle génération du domaine Bader Mimeur

 

Bader Mimeur : déconstruire l'image des bourgognes inaccessibles

À Chassagne-Montrachet, le Domaine Bader Mimeur (voir les résultats de Domaine Bader-Mimeur au GGIC) cultive depuis le XVIIe siècle un patrimoine viticole exceptionnel : la quasi-totalité des vignes du Château de Chassagne-Montrachet, une rareté en Côte de Beaune.

 

Le domaine exploite 5 hectares de vignes en AOC Chassagne-Montrachet

 

Depuis 2020, Nathalie Bernard et Sébastien Fossier, représentants de la cinquième génération, ont repris les rênes de cette maison historique. Le domaine s'étend désormais sur 8 hectares, incluant des parcelles en Chassagne-Montrachet – naturellement – mais aussi en Saint-Aubin Premier Cru et en Bourgogne chardonnay, Bourgogne pinot Noir et même Bourgogne aligoté.

 

L'approche de Nathalie tranche avec celle d'autres producteurs. "Il y a une image des vins de Bourgogne inabordables que j'essaye de déconstruire. Il ne faut pas limiter la Bourgogne à ses vins hors de prix. Rappelons que la moitié de la production totale est un Bourgogne régional."

 

Au domaine, aucune différence de traitement entre les parcelles. "Nous conduisons exactement de la même manière nos parcelles en AOC Bourgogne que nos Chassagne-Montrachet. La seule différence, ce sont les rendements."

 

Bader Mimeur ne fait aucune différence de traitement entre les parcelles, quelle que soit l'AOC

 

Une particularité toutefois : le climat "Dessous les Mues" est mentionné sur les vins de Bourgogne chardonnay et Bourgogne pinot Noir. "Il s'agit d'un climat situé sur la commune de Chassagne-Montrachet", précise la vigneronne.

 

Résultat : dans le verre, ces vins affichent une proximité troublante avec leurs cousins plus prestigieux. "Ce sont des vins avec lesquels on se fait plaisir et qui sont très recherchés à l'export, même si leur production limitée – un demi-hectare pour chaque couleur – ne permet pas de répondre à toute la demande", conclut-elle.

 

Chanson, une maison historique

 

Chanson : respirer à deux poumons

Dans le paysage bourguignon, le Domaine Chanson (voir les résultats de Chanson au GGIC) occupe une place à part. Spécialiste des grands terroirs depuis 1750, cette maison historique appartient au groupe Bollinger depuis 1999 et compte parmi les principaux propriétaires de l'appellation Beaune, aux côtés des célèbres Hospices de Beaune. Avec 43 hectares en Côte de Beaune certifiés en agriculture biologique, le domaine s'illustre depuis des siècles sur les plus beaux climats bourguignons.

 

Pourtant, l'année 2023 a marqué un tournant stratégique majeur. L'acquisition de 45 hectares en Côte Chalonnaise – principalement sur les terroirs de Mercurey et de Rully et en cours de conversion bio – a permis au domaine de consolider son ancrage vigneron et d'élargir considérablement son offre. "Se déployer en Côte Chalonnaise permet à Chanson de respirer à deux poumons", explique Thierry Berger, directeur de la maison.

 

La maison déploie une offre d'AOC régionales de qualité

 

Et pour cause : l'arrivée des terroirs chalonnais donne l'opportunité de développer une offre d'appellations régionales de haute qualité : 1,7 hectare de chardonnay, 4 hectares de pinot noir et 1,2 hectare d'aligoté, répartis principalement autour de Mercurey, mais aussi près de Chassagne-Montrachet. "Notre production de vin en AOC Bourgogne est historique", rappelle le directeur.

 

Tous les vins de Chanson sont élevés dans le Bastion du domaine

 

Partiellement élevés en fûts dans le Bastion (la cave historique du domaine, ndlr), Bourgogne pinot noir, Bourgogne chardonnay et Bourgogne aligoté affichent une qualité remarquable qui prouve qu'une grande maison peut conjuguer prestige et accessibilité sans transiger sur l'excellence.

 

"C'est un choix de se diversifier sur plusieurs appellations. Un choix d'image mais aussi un choix de segmentation de notre gamme. Aujourd'hui, nous sommes contents de revenir sur le marché avec un nouveau discours, une nouvelle offre", conclut Thierry Berger.

 

Camille et Laurent Schaller, vignerons de père en fils

 

Camille & Laurent Schaller : du pinot noir dans le vignoble de Chablis !

Au cœur du village de Préhy, dans le Chablisien, Laurent Schaller et son fils Camille conduisent un vignoble d'une vingtaine d'hectares. Comme le rappelle notre enquête sur les labels HVE en Bourgogne, le domaine, certifié Haute Valeur Environnementale depuis 2020, incarne une viticulture exigeante à tous les niveaux d'appellation.

 

Préhy possède une particularité : c'est le seul village de la région de Chablis à pouvoir prétendre à l'appellation régionale Bourgogne. Les vignes sont ainsi réparties entre Chablis, Petit Chablis, Premiers Crus Vaucoupin et Vau de Vey, mais aussi Bourgogne chardonnay, pinot Noir et aligoté. Des cuvées régionales devenues, en peu de temps, un atout à part entière dans la gamme des vins du Domaine Camille et Laurent Schaller (voir les résultats de Camille et Laurent Schaller au GGIC).

 

Parmi elles, un "Bourgogne aligoté produit à partir de vignes qui ont plus de trente ans", souligne Camille avec fierté. Un âge respectable pour ce cépage sur lequel personne ne misait quinze ans en arrière, explique-t-il ensuite.

 

Le Bourgogne chardonnay, développé plus récemment, est quant à lui "parti sur les chapeaux de roues en France comme à l'export", poursuit le vigneron. Mais c'est le pinot noir qui cartonne. Première cuvée en 2020. "Ce sont des vins de plaisir, faciles à boire et faciles à vendre." Une accessibilité qui correspond parfaitement aux attentes d'une clientèle à la recherche de vins gourmands et immédiats.

 

Préhy est le seul vignoble Chablisien à pouvoir revendiquer l'AOC régionale (© BIVB Ibanez A.)

 

Dans le vignoble, toutes les vignes bénéficient du même soin, quelle que soit leur appellation. "On évite le plus possible l'utilisation de produits phytosanitaires, on laboure au maximum, on utilise de l'engrais organique."

 

Aujourd'hui, 75 % de la production totale du domaine part à l'export. Mais Camille reste lucide : "Si je n'avais pas eu de vin en AOC Chablis, j'aurais du mal à vendre mes vins en AOC Bourgogne. On nous connaît d'abord pour nos chablis, donc on nous fait confiance sur la qualité de nos vins en appellation régionale."

 

La famille Gagnepain dans le cuvier du domaine de la Côte de Fasse (© BIVB Sébastien Boulard - CL)

 

Domaine de la Côte de Fasse : la diversification comme stratégie

Dans le village de Beine, aux portes de Chablis, la famille Gagnepain renoue avec la diversité des appellations. Fondé en 1991 par Françoise Gagnepain et deux de ses enfants, Laurent et Isabelle, le Domaine de la Côte de Fasse (voir les résultats de Domaine de la Côte de Fasse au GGIC) s'est longtemps concentré sur le chardonnay et la production de vin en AOC Chablis et Petit Chablis.

 

Historiquement, le domaine de la Côte de Fasse est spécialisé dans la production de vins de Chablis

 

 

Puis, en 2016, "l'arrivée de Paul (le fils de Laurent ndlr) a déclenché la diversification de notre gamme", explique Isabelle Gagnepain. Avec lui, le vignoble a repris son expansion et la gamme s'est élargie", poursuit-elle.

 

2018 marque une étape importante avec la plantation d'une parcelle de pinot noir sous le climat "Les Veaux". 42 ares qui donnent aujourd'hui naissance à deux cuvées : un Bourgogne rosé fruité à boire jeune et un Bourgogne rouge de caractère, friand et structuré, qui accompagne aussi bien les grillades estivales que les viandes rouges et fromages affinés. "Cela reste une production confidentielle, certes, mais cela nous permet de nous positionner sur un segment porteur, particulièrement à l'export", se réjouit Isabelle.

 

La famille Belleville, propriétaire du Domaine des Chauchoux

 

Domaine des Chauchoux : "L'AOC Bourgogne n'est pas notre cheval de bataille"

À Rully, en Côte Chalonnaise, le Domaine des Chauchoux (voir les résultats de Domaine des Chauchoux au GGIC) incarne la continuité d'une histoire viticole entamée dans les années 1920. Christian Belleville et ses enfants Jean-Michel et Émilie, quatrième génération, exploitent aujourd'hui 20 hectares de vignes dont la production est vinifiée et élevée dans les caves voûtées construites en 1826.

 

Issu du regroupement progressif des domaines Manigley et Belleville, le domaine des Chauchoux a construit sa notoriété sur ses vins en AOC Rully. Tant et si bien que lorsque l'on interroge Christian sur ses vins en appellation régionale, la réponse est sans détour : "L'appellation Bourgogne n'est pas recherchée chez moi. Mes clients recherchent vraiment mon Rully et notamment ma cuvée Les Chauchoux. C'est ma référence, mon vin médaillé."

 

Le vigneron poursuit : "Les vins en AOC Bourgogne, ce n'est pas mon cheval de bataille. Pour moi, l'AOC régionale est en difficulté."

 

Chauchoux a construit sa notoriété sur ses vins en AOC Rully

 

Un constat qui illustre le défi auquel font face les appellations régionales dans un vignoble aussi hiérarchisé, même pour une appellation relativement discrète comme Rully. D'autant qu'au Domaine des Chauchoux – une fois n'est pas coutume – les vignes destinées à la production de vins en appellation régionale ne sont pas traitées différemment de celles destinées à produire crus et premiers crus du domaine.

 

Une chose est sûre, si ailleurs dans le vignoble certains s'interrogent sur la meilleure façon de faire coexister l'AOC régionale et d'autres appellations plus valorisées, pour les Belleville, la priorité va naturellement aux Rully.

 

AOC Bourgogne : le socle des vins bourguignons

De Chassagne à Rully, de Beine à Préhy, la Bourgogne régionale révèle un visage pluriel, loin des clichés dorés qui l'enferment parfois. Loin d'être un "sous-produit", l'appellation Bourgogne générique est un socle – technique, économique et symbolique – sur lequel repose tout l'édifice des vins bourguignons. Elle occupe la moitié des surfaces plantées, irrigue la notoriété des maisons, et porte le message de la région dans le monde entier. Si l'on devait résumer sa vocation, ce serait celle d'un formidable vivier : une matrice de talents, d'expérimentations et de transmission.

 

Reste à renforcer la visibilité de cette famille de vins auprès du consommateur. Le travail engagé par le syndicat des vins de Bourgogne avec des cahiers des charges spécifiques (comme celui de la Côte d'Or) va dans ce sens : mieux segmenter pour mieux comprendre. Car la Bourgogne régionale ne manque pas de substance mais parfois de reconnaissance. Or, dans un contexte où les crus prestigieux atteignent des sommets inaccessibles, ces vins sont la clé d'entrée dans l'univers bourguignon : accessibles sans être anodins, pédagogiques sans être simplistes. Pour aller plus loin, notre dossier sur les Bourgognes à petits prix explore d'autres producteurs qui relèvent ce même défi à travers tout le vignoble régional.