Appellation

Le Languedoc résiste à l’aléa climatique

Préserver la biodiversité, économiser la ressource en eau, privilégier l’agroforesterie, choisir des plants de vignes non clonés, des variétés résistantes, sont autant de pistes pour contrer l’aléa climatique et préserver l’environnement. Les vignerons du Languedoc les expérimentent toutes.

« Le vignoble du Languedoc-Roussillon est considéré à juste titre comme le plus grand vignoble du monde non seulement en surface mais aussi en diversité de cépages et de styles de vin, il n’y a pas de vignobles installés dans une dynamique plus pérenne. Le problème est de savoir combien de temps cela va durer », s’interroge Alain Deloire, enseignant-chercheur et expert en biologie de la vigne à Montpellier Supagro.

Des aléas climatiques compliqués, les viticulteurs du Languedoc en affrontent, en témoignent les millésimes 2016, 2017, 2018 et 2019. Le Covid-19 mis à part, le millésime 2020 a été normal en termes climatiques. Mais le 8 avril 2021, le compte twitter du Mas de Daumas Gassac, domaine iconique du Languedoc, affiche : «  Cela fait deux jours que la Vallée du Gassac lutte contre le gel, les températures sont - malgré les moyens mis en place - descendues jusqu’à - 4°C le 7 avril et - 6°C cette nuit. Les vignes de blancs du mas ont, malgré tous nos efforts, été touchées. »

Un peu plus tard, le président de la chambre d’Agriculture de l’Hérault Jérôme Despey rappelle la grêle d’août 2016, le gel d’avril 2017, la canicule de 2019, tandis que du 7 au 8 avril 2021, en seulement deux nuits, 40 000 hectares soit la moitié du vignoble héraultais était impacté par le gel. Et les scientifiques s’accordent à dire qu’il pourrait se reproduire.

 

Favoriser et préserver la biodiversité

Au Mas de Daumas Gassac, Roman Guibert déclarait un peu plus tard que 70% des parcelles de cabernet sauvignon avaient été épargnées. « Dans la nuit du 7 au 8 avril, les températures ont chuté jusque’à - 8°C dans le Languedoc. Nous étions préparés, cette vague de gel a touché toute la France. Nous avons passé la nuit debout à faire des feux, mais la vigne ne résiste pas à - 8°C », déplore Samuel Guibert, au Mas de Daumas Gassac à Aniane, dans l’Hérault. Comme son frère, Samuel loue le travail de ses parents qui ont très tôt, dès les années 1970, choisi d’implanter en sélection massage, le vignoble de la propriété sur 60 petites parcelles entourées de clairières et de bois afin de préserver la biodiversité, plutôt que de défricher pour avoir des vignes d’un seul tenant.

« De fait, nous avons toujours pratiqué l’agroforesterie. Le cabernet sauvignon est un cépage tardif, il a moins été impacté par le gel que les parcelles de blancs et notamment de sauvignon blanc. Le micro-terroir de la vallée de Gassac joue en notre faveur. Nous avons perdu 50% sur les blancs, 10% sur les rouges mais sans les forêts environnantes qui ceinturent le domaine et ce micro-climat, nous aurions perdu beaucoup plus, peut-être 75% », estime Samuel Guibert, à une semaine des vendanges.

Au-delà du gel, l’aléa climatique touche tout le vignoble français. Pour avoir planté des cépages tardifs, le Mas de Daumas Gassac est mieux armé contre la surmaturité. « Le profil des vins n’est pas très impacté par la chaleur. Comparé aux années 1980, les vendanges ont lieu une semaine plus tôt. Si les degrés d’alcool avoisinent pour certains cépages rouges les 14° ce qui n’était pas le cas il y a trente ans, sur d’autres cépages, on ne constate pas de surmaturité phénolique, c’est-à-dire qu’elle ne change ni le goût ni le profil des vins même si des micro-changements sont observés lors d’événements climatiques inhabituels », affirme Samuel.

L’autre force des vins de propriété de Gassac réside dans un encépagement recherché comme ces 250 ares d’Aréni noir originaires d’Arménie. Autre cépage ancien, le Nebbiolo qui est à la mode aujourd’hui. Mais avec ces cépages inscrits dans l’ADN du domaine, on ne suit pas les modes. « C’était la philosophie de nos parents de planter des cépages de toute l’Europe. Nous avons une vingtaine de cépages de nationalités différentes. Depuis 5 ans, des études sont conduites sur leur comportement. Des chercheurs sont venus voir nos cépages portugais, italiens et géorgiens mais il nous faut attendre une décennie pour avoir une analyse fiable sur leur évolution » conclut-il.

 

Économiser la ressource en eau

À Cers, près de la ville de Béziers, la cave Alma Cersius accumule les récompenses pour la diversité et la précision de ses vins de cépages produits en IGP Pays d’Oc et IGP Coteaux-de-Béziers. Ce groupement de 160 viticulteurs, compte 1 200 hectares de vignes et produit actuellement 6 Millions de cols, destinés à l’export à 80%. Grâce à des sélections parcellaires, Alma Cersius cultive une fine appréciation du profil aromatique de ses vins.

Le directeur de la cave et oenologue Guillaume Bonzoms se félicite des progrès qui ont été réalisés. « L’irrigation permet de mieux gérer la ressource, la consommation d’eau a été divisée par deux. Cela tempère les excès climatiques, tandis que nous sommes pointus en matière d’encépagement. Nous avons 8 variétés de sauvignon, 10 variétés de chardonnay, ce qui permet une bonne capacité d’adaptation aux marchés. »

Si le choix des cépages est crucial, le groupement avance d’autres atouts. « Nous bénéficions de l’influence maritime qui est très bénéfique pour la fraicheur des vins. Mais il faut aussi compter sur le terroir. Notre force est d’avoir des sols argilo-calcaires, de galets roulés, des terrasses villafranchiennes ». Enfin, pour réduire l’utilisation de pesticides, la cave Alma Cersius a recruté une ingénieure agronome chargée du suivi technique au vignoble. Celle-ci est en contact permanent avec les adhérents pour leur prodiguer des conseils. « Depuis 2 ans, nous avons abaissé notre consommation de pesticides en instaurant la confusion sexuelle, une méthode alternative contre le ver de grappes. Nous avons obtenu la certification Haute Valeur Environnementale niveau 3 sur toutes les vignes », ajoute-t-il.

Au sein du groupement coopératif Foncalieu, l’agronome Gabriel Ruetsch poursuit le même objectif : « Prévenir plutôt que guérir. Un réseau de stations météo connectées à des capteurs nous permet de mesurer le taux d’humidité du sol pour un pilotage de précision au goutte-à-goutte économisant la ressource en eau ». Mais tout le vignoble du Languedoc n’aura pas des chances égales d’accéder à l’irrigation. « Je n’ai pas beaucoup d’espoir pour l’avenir de l’agriculture camarguaise, le Rhône est de plus en plus asséché, l’eau est pompée en amont et la salinité des sols s’accroît», se lamente une viticultrice camarguaise. Parmi les pistes à l’étude pour pallier le manque d’eau figure le traitement et le réemploi des eaux usées. À Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, la coopérative Vignobles Cap Leucate a mis en place un système de traitement des eaux usées pour irriguer ses vignes. Ce projet pilote et palliatif au manque d’eau, sert aujourd’hui d’exemple au vignoble du Grand Narbonne engagé dans une démarche similaire au sein de groupements coopératifs.

 

Choisir un matériel végétal plus résistant

Si la Provence teste 127 cépages résistants aux maladies cryptogamiques, mieux adaptés aux changements climatiques, le Languedoc n’est pas en retard sur la question. L’Institut National de Recherche Agronomique (Inrae) et l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFVV) accompagnés des interprofessions viticoles d’Occitanie et du Sud-Ouest, ont lancé les premiers programmes régionaux d’expérimentation de variétés de vignes résistantes, regroupant quatre-vingts structures viticoles régionales volontaires pour étudier la résistance de vignes nécessitant moins de produits phytosanitaires, grâce à des gênes plus résistants.

Les sites ressources de l’Inrae de Pech Rouge, du domaine expérimental de Cazes dans l’Aude, accompagnent les acteurs locaux, comme le groupement coopératif Vignobles Foncalieu, déjà impliqué depuis plus de dix ans sur la question du développement durable. Nés en 1967 à Arzens dans l’Aude, le groupement Vignobles Foncalieu affiche un chiffre d’affaires de 47 M€ pour 7 850 ha de vignes exploités, regroupe les Celliers du Nouveau Monde à Puichéric, les Vignerons de la Cité de Carcassonne, les Vignerons du Pays d’Ensérune près de Béziers, la cave de La Redorte & Castelnau d’Aude et les vignerons de Montagnac dans l’Hérault.

Contre l’utilisation massive de pesticides, le groupement a choisi des méthodes alternatives mais il a aussi fait le choix de planter des variétés résistantes dès 2007. Après une période expérimentale suivie d’essais concluants, Vignobles Foncalieu a commercialisé 3 200 cols d’une première cuvée issue de variétés résistantes en 2018. Baptisée NU.VO.TÉ, ce vin rouge est issu de nouvelles variétés françaises Artaban et Vidoc encore peu connues.

Depuis 2020, la cuvée est certifiée vin biologique et Vignobles Foncalieu table sur une production de 15 000 cols. « Capables de résister aux principales maladies de la vigne, ces variétés répondent aux enjeux climatiques. Il reste cependant difficile de trouver des marchés pour ces vins, même si des pays comme la Finlande y sont réceptifs ». Vignobles Foncalieu se félicite d’avoir trouvé une solution environnementale mais conduit une réflexion quant au style de futures cuvées. « En 2021, nous travaillons sur le rosé et nous envisageons de produire des vins tendances comme le Pet’Nat, entendez un effervescent nature », révèle Gabriel Ruetsch, responsable agronomique de Vignobles Foncalieu.

Avec 62 ha de vignes résistantes, le groupement a pris de l’avance en termes d’innovation. Il a surtout réduit les traitements, obtenu le label bio sur l’ensemble des vignes de variétés résistantes Artaban et Vidoc, pour les rouges. Pour les blancs, les variétés allemande (Souvigné gris) et italienne Soreli) sont déjà cultivées, tandis que la vinification du cépage blanc Floréal est à l’étude. « Selon les millésimes, les traitements phytosanitaires sont limités à deux ou trois contre huit traitements pour des vignobles cultivés en agriculture biologique. Avec la cuvée Nu.Vo.Té le résultat est encourageant avec ce vin rouge de 12°5, au grain serré et une belle acidité naturelle », rapporte cet agronome.